Sur les traces des botanistes oubliés : L’Héritier de Brutelle (1746-1800)

Avez-vous un eucalyptus dans votre jardin ? De belles agapanthes bleues ? Peut-être des pélargoniums sur votre balcon…

Si vous avez eu la curiosité de regarder les noms scientifiques de ces plantes et remarqué la mention « L’Hér. » qui les suit, vous aurez deviné qu’elles ont en commun, comme plusieurs dizaines d’espèces, d’avoir reçu leurs noms du botaniste français Charles Louis L’Héritier de Brutelle.

Bien qu’auteur de livres comptant parmi les chefs-d’œuvre de l’illustration botanique, membre de l’Académie des Sciences et ami des plus grands botanistes de la fin du XVIIIe siècle, il n’a pourtant laissé d’autres traces que son nom sur sa tombe au cimetière parisien du Père-Lachaise…

Sec, froid et passionné de botanique

Charles L’Héritier naît à Paris en 1746, dans une grande et riche famille de négociants et de noblesse de robe. Son père, Louis L’Héritier, est conseiller au Parlement de Besançon ; son oncle, Jacques Thomas L’héritier de Brutelle, est propriétaire à St-Domingue, négociant et conseiller aux Conseils de cette île, et actionnaire de la Compagnie des Indes.

Charles commence sa carrière en 1772 dans un office de procureur de la maîtrise des Eaux et forêts, puis achète une place à la Cour des Aides en 1776. Il se marie la même année avec la fille d’un contrôleur des rentes de l’Hôtel de Ville : un mariage heureux selon ses biographes, qui lui donnera deux fils et trois filles. Il est décrit comme « un homme sec, froid en apparence, passionné en réalité ».

Intègre et rigoureux dans ses fonctions officielles, il réserve toute sa passion pour la botanique.

La Louichea, la Monetia, la Michauxia

La botanique est une occupation à la mode dans l’élite cultivée, mais Charles y est apparemment mené par sa charge aux Eaux et forêts : se promenant un jour au Jardin du Roi avec des collègues, il est incapable de nommer l’espèce d’un arbre et, vexé, décide d’en apprendre davantage.

Il herborise autour de son domaine en Picardie, recherche des correspondants tant français qu’étrangers pour échanger des plantes, de préférence des arbres et des arbustes pour son jardin et pour son herbier.

Il fréquente alors les botanistes du Jardin du Roi, Lemonnier, Lamarck, Desfontaines, Thouin ; et en 1784 commence à publier des descriptions de plantes très précises, illustrées de gravures de grande qualité. Elles forment son premier ouvrage majeur intitulé Stirpes novae. Ces espèces nouvelles ont été repérées au Jardin du Roi ou chez des collectionneurs de plantes parisiens ; certaines reçoivent le nom de ses amis : la Louichea, la Monetia, la Michauxia…

Pour cette publication, L’Héritier a besoin d’artistes spécialisés qui sachent représenter les plantes d’après nature, avec les détails anatomiques qui étayent sa description scientifique. Il remarque et forme un jeune peintre qui sera son collaborateur pour de nombreuses publications et le dépassera en célébrité, devenant le premier peintre de fleurs de son temps : Pierre Joseph Redouté.

Vidéo de présentation de l’exposition « Redouté, le pouvoir des fleurs » qui s’est tenue en 2017 à Paris au Musée de la Vie romantique (Paris Musées).

Retraite anglaise

Quelques plantes décrites dans le Stirpes novae ont été cultivées à partir de graines envoyées par Joseph Dombey, un médecin membre d’une expédition espagnole au Chili et au Pérou de 1777 à 1788. Lorsque Dombey rentre malade en France en 1785, L’Héritier obtient de Buffon l’autorisation d’utiliser l’herbier et les notes qu’il rapporte et annonce préparer une Flore du Pérou.

Les botanistes espagnols, inquiets de voir leurs découvertes dévoilées avant la parution de leur propre ouvrage, font intervenir leur ambassadeur à la cour française. Apprenant qu’on va lui reprendre l’herbier Dombey, L’Héritier décide de l’enlever : en une nuit, avec l’aide de sa femme, de Redouté et de son ami Broussonet, il emballe l’herbier, le charge dans une voiture et prend la direction de l’Angleterre. Dans cette retraite il pourra travailler tranquillement, et Redouté le rejoindra pour continuer ses dessins.

Toujours grâce à Broussonet, il correspond depuis plusieurs années avec des botanistes anglais, comme Sir James Edward Smith à la Société linnéenne de Londres ou Banks, le président de la Royal Society. Les jardins anglais – et en tout premier celui de Kew – abondent en plantes exotiques non encore décrites par les botanistes. L’Héritier délaisse alors sa Flore du Pérou.

1789-1788, années prolifiques

Ce séjour britannique de 1786 à 1788 aura pour résultat la parution du Sertum anglicum, un « bouquet anglais » de plantes nouvelles dont seulement trois amaryllis ont été puisées dans l’herbier de Dombey.

Parmi de nouveaux genres dédiés à des botanistes anglais, on y trouve la première description botanique d’un Eucalyptus, accompagnée d’une illustration de Redouté. Le peintre illustre également deux autres ouvrages de L’Héritier publiés dans les mêmes années : la Geraniologia qui démontre la séparation entre les genres Geranium, Pelargonium, et Erodium ; et le Cornus consacré à différentes espèces de cornouillers.

L’Angleterre est aussi un modèle de liberté politique pour le milieu éclairé dont L’Héritier partage les idées. Aussi voit-il d’un bon œil les premiers changements apportés par la Révolution de 1789 : choisi comme commandant d’un bataillon de la Garde nationale, puis juge du 2e arrondissement, il est de plus nommé en 1790 associé de l’Académie des Sciences.

Un assassinat jamais résolu

Planche extraite du « Sertum anglicum ». (Biodiversity Heritage Library)

Mais les temps deviennent difficiles lorsque la Cour des Aides puis l’Académie sont supprimées et qu’il perd ses revenus. Lors de la Terreur de 1793, il est arrêté, menacé d’être guillotiné comme son ami et ancien collègue à la Cour des Aides Malesherbes. Ce sont les professeurs du Muséum Thouin et Desfontaines qui interviennent pour le sauver.

Sa femme meurt en 1794, le laissant avec cinq enfants dont la petite dernière, Rose, n’a que trois mois. Il a déménagé de la rue Quincampoix vers une maison avec jardin dans le faubourg Popincourt.

Nommé à la place de Thouin au Comité temporaire des arts, il travaille avec Desfontaines : au milieu du bouleversement général, des fuites et des arrestations, ils récupèrent les plantes, les collections naturalistes ou les livres de sciences qui enrichissent les collections du Muséum ou d’autres institutions.

À la refondation de l’Institut en 1795, il est un des premiers membres, y retrouve ses collègues académiciens et reprend ses travaux scientifiques, même si ses finances ne lui permettent plus de publier de beaux livres coûteux. Sa bibliothèque est devenue une des plus remarquables d’Europe et il l’ouvre volontiers aux amateurs, notamment au jeune De Candolle, protégé de Desfontaines, destiné à être un des grands botanistes du XIXe siècle. Son frère cadet obtient un poste dans une députation qui part à Saint-Domingue, ayant peut-être l’espoir, qui sera déçu, d’y récupérer des biens de famille, et d’en envoyer des plantes.

En août 1800, sa situation commence donc à s’améliorer avec un nouveau poste de juge au Tribunal d’appel, quand, un soir où il revient tard de l’Institut, il est assassiné à quelques pas de chez lui : un crime resté mystérieux.

Ses orphelins doivent vendre à un libraire la précieuse bibliothèque et le stock de planches gravées par Redouté ; le riche herbier est racheté par De Candolle, et subsiste de nos jours à Genève. Le domaine de Brutelle est revendu quelques années plus tard. Ses filles auront une nombreuse descendance, mais son œuvre botanique pourtant remarquable ne restera connue que de quelques spécialistes.

Florence Tessier, Conservatrice des bibliothèques, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 
 
 
 

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