Soupçons d’ingérence: l’Australie durcit le ton face à Pékin

La décision d’interdire à un milliardaire chinois et donateur politique de revenir en Australie pourrait marquer un tournant dans l’attitude des autorités australiennes vis-à-vis des ingérences potentielles de Pékin dans leurs affaires intérieures.

Moins d’une décennie après son arrivée en Australie, Huang Xiangmo, un promoteur immobilier né il y a 49 ans dans la province du Guangdong (sud), s’était bâti une solide réputation, notamment pour les fêtes qu’il organisait dans sa luxueuse villa du bord de mer de Sydney, où l’élite politique accourait.

La presse australienne a rapporté cette semaine que les autorités venaient de le priver de son statut de résident permanent, de rejeter sa demande de nationalité et de lui interdire de revenir dans le pays, et ce après avoir étudié ses relations avec le Parti communiste chinois (PCC). Pour certains experts, cette affaire, qui a relancé le débat sur les dons aux partis politiques venant de l’étranger, montre que Canberra est prêt à s’attaquer aux efforts de la Chine pour influencer sa classe politique.

Des liens entre M. Huang et le PCC

« C’est quelque chose de très important », a déclaré Michael Shoebridge, ancien directeur adjoint du Defence Signals Directorate (DSD), une agence du renseignement australien, en pointant les liens entre M. Huang et le PCC. Si l’élection présidentielle américaine de 2016 avait mis au jour les efforts présumés de la Russie pour influencer des pays étrangers, les tentatives chinoises de lobbying passent pour être beaucoup moins documentées.

A en croire M. Shoebridge, ces efforts sont généralement menés par le Département du travail du Front Uni, une agence du PCC, et ses émanations dans le monde entier, comme, en Australie, le Conseil australien pour la promotion de la réunification pacifique en Chine. Si le Département du travail du Front Uni opère en Chine, les conseils de réunification sont actifs à l’étranger. On en compte ainsi aussi en Nouvelle-Zélande ou aux Etats-Unis.

Pour M. Shoebridge, l’absence de lien formel entre ces conseils et l’Etat chinois permet de « nier » la filiation. « Mais il est certain qu’ils mettent en oeuvre les directives politiques de l’Etat chinois », dit-il.

Le but de Pékin est d’influencer l’opinion publique

Leur mission consiste à tenter d’influencer l’opinion publique et les politiques sur tout un tas de sujets sensibles, comme les revendications de la Chine sur Taïwan, les contentieux territoriaux en mer de Chine, le Tibet, le sort des Ouïghours, des pratiquants de Falun-Gong… Le président Xi Jinping, qui encourage l’action de ces associations, avait rencontré M. Huang à Sydney lors d’une visite officielle en novembre 2014.

Ce sont vraisemblablement l’influence politique de M. Huang et ses liens avec le Département du travail du Front Uni qui ont suscité l’intérêt des renseignements australiens. « M. Huang faisait de façon très active la promotion du Département du travail du Front Uni et se montrait très proche des sphères politiques », explique Gerry Groot, un spécialiste des affaires chinoises à l’Université d’Adelaide.

En 2017, le sénateur australien tombé en disgrâce Sam Dastyari avait dû renoncer à la politique en raison de ses liens avec la Chine. D’après le Sydney Morning Herald, M. Dastyari a contacté personnellement l’immigration à plusieurs reprises pour prendre des nouvelles du dossier de M. Huang. Le journal avait rapporté précédemment qu’il avait aussi averti l’homme d’affaires que son téléphone était écouté par le renseignement.

Des médias avaient également rapporté que le bureau de l’ex-sénateur avait touché des versements en liquide du milliardaire, qui est accusé d’avoir fait don de millions de dollars australiens aux deux principaux partis politiques au pays. La ministre australienne des Affaires étrangères Marise Payne a cependant relativisé l’importance des retombées potentielles de l’affaire Huang sur la relation sino-australienne. « Je ne pense pas que cela sera un sujet de discussion bilatérale. Ce sont des choses qui arrivent de temps en temps », a-t-elle assuré.

Les autorités chinoises n’ont pour l’heure pas réagi.

La Chine a souvent qualifié de paranoïaques les accusations d’ingérence dont elle est l’objet. Mais les analystes s’attendent cette fois à une réaction très mesurée de Pékin, pour ne pas faire de publicité au Département du travail du Front Uni. Les responsables de la région auront cependant à cœur de voir si d’autres « expulsions » suivront.

La décision d’interdire à M. Huang de revenir « crée un précédent », selon M. Groot, qui voit cette affaire comme un test. « Il va permettre au gouvernement australien de voir comment Pékin réagit ».

L’année dernière, le Parlement australien a adopté des lois visant à lutter contre les ingérences étrangères et à réformer les services de renseignement, en élargissant notamment la palette d’activités susceptibles d’être qualifiées d’espionnage. Pour l’occasion, aucunes poursuites n’ont été lancées en vertu de cette nouvelle loi.

D.C avec AFP

 
 
 
 

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