Reza Jafari, boussole et thermomètre de la colère afghane en France

2 décembre 2020 Mis à jour: 2 décembre 2020
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Lorsqu’il empoigne son téléphone, après s’être raconté, le jeune afghan Reza Jafari soupire: des milliers de notifications sur les réseaux sociaux, de messages, d’appels. « Ils veulent savoir ce que je décide pour la suite. » « Ils » ? Les exilés afghans à Paris, dont il est devenu le référent.

Soudain, ce jeune homme trapu de 25 ans se voûte sous le poids des attentes qu’il suscite. Depuis deux semaines et l’évacuation dans la confusion d’un camp de migrants dans le nord de Paris, il s’est érigé en meneur d’une communauté en proie aux divisions, qu’il a rassemblée ensuite place de la République sur un campement dont le démantèlement dans la violence a provoqué une vive émotion.

Le natif de Ghazni, près de Kaboul, yeux bridés typiques de la minorité hazara, est « très engagé avec les exilés afghans ».

Avec son association « Enfants d’Afghanistan et d’ailleurs », il les aide pour leurs démarches administratives. Au Centre culturel afghan qu’il dirige, il promeut leur intégration. « Je fais tout avec les réfugiés, je dors presque avec eux. Au point que c’est en train de détruire ma vie », lâche-t-il.

C’est pour prendre « du recul » que Reza, Français depuis 2013, avait décidé de s’engager autrement, comme traducteur auprès de la Cour nationale du droit d’asile, devant laquelle il a donné rendez-vous à l’AFP.

Mais les récentes violences l’ont renvoyé au front.

« Ils se faisaient taper, gazer, humilier. Certains étaient devenus fous. Ça m’a obligé à revenir. Quelqu’un devait faire quelque chose, et c’était moi parce que je n’ai vu personne bouger », explique  celui qui veut dépasser les déchirements ethniques qui rongent la diaspora afghane.

Sa patrie d’adoption

« Depuis, j’ai pas arrêté », reprend-il. « On a réussi à les calmer. D’ailleurs, beaucoup de gens pensent qu’avec (l’association d’aide aux migrants, ndlr) Utopia56, on a utilisé les réfugiés, alors qu’on a juste accompagné leur demande » d’être plus visibles, place de la République.

Si la situation en a fait la boussole de la communauté, Reza, lui, s’est « senti insulté » par sa patrie d’adoption. « Je suis originaire d’Afghanistan. Je suis arrivé comme eux, j’ai dormi 15 jours sous un pont » à Paris en 2009, rappelle-t-il.

Son exil a commencé dès la petite enfance. Il était encore bébé quand ses parents ont fui pour l’Iran, où ils sont morts dans un tremblement de terre en 2003. A 9 ans, il se retrouve dans un camp, où il « devient très vite un homme ».

En Iran, il ne peut pas être scolarisé et subit des « violences racistes » d’une police qui le place, un jour, à « l’isolement, dans le noir complet », avant de l’obliger à « dormir dans la merde ».

C’est le déclic. Reza a 14 ans, l’adolescence bagarreuse et déjà « tout perdu »: il paie un passeur pour franchir la frontière turque, puis rallie la Grèce à la rame, avant de passer en Italie caché dans un camion, entre des cartons de raisins secs.

La France a changé

Il finit par arriver à Paris, où il est pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance, devient pupille de l’Etat et obtient la nationalité à 18 ans.

Après un bref retour aux sources en Afghanistan, il intègre l’hôpital d’instruction des armées du Val-de-Grâce, à Paris.

« J’étais prêt à donner ma vie pour la France », résume-t-il, un pays qui l’a « très bien accueilli » alors qu’il se trouvait « dans le désespoir total ».

« La France a changé. Mon combat pour la dignité des Afghans, c’est aussi un combat pour la dignité de la France. Il faut que le système change. »

Personne ne peut rivaliser avec sa popularité

« Tous les Afghans savent qui c’est », dit de lui Maël de Marcellus, responsable d’Utopia56. « Il rassemble, il est écouté et respecté, mais il a mérité ce respect, parce qu’il est toujours là pour aider. »

« Il fait le lien entre les Afghans en France. Personne ne peut rivaliser avec sa popularité ici », confirme Elyaas, un journaliste afghan en exil.

De fait, avec ses dizaines de milliers d’abonnés sur les réseaux sociaux, où il explique la procédure d’asile en France, « la plupart des Afghans qui arrivent me connaissent déjà », confirme l’intéressé.

Mais déjà le père de famille espère que son retour dans la mêlée sera bref. Il préfèrerait changer la donne en jetant des ponts entre ses deux cultures « pour montrer que les Afghans ne sont pas des terroristes et qu’ils peuvent bien s’intégrer ».

Reza se félicite de bientôt retrouver l’ombre. Sauf, dit-il, si de nouvelles violences émergent. « Alors je repasserai à l’action. »

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