Plongée au cœur des coraux crépusculaires

Par Laetitia Hédouin, Docteur en océanologie biologique et environnement marins, laboratoire Criobe, CNRS et Gonzalo Pérez-Rosales Blanch, Chercheur, CRIOBE, Université de Perpignan
17 novembre 2022 Mis à jour: 17 novembre 2022
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Si vous êtes plongeur, il est fort probable que vous ayez déjà ressenti l’appel des profondeurs. C’est dans ces profondeurs que se trouvent les assemblages coralliens mésophotiques (« méso » signifiant « moyen » et « photique » signifiant « relatif à la lumière »).

On trouve ces écosystèmes coralliens mésophotiques (ECMs) dans les eaux tropicales et subtropicales des océans, entre approximativement 30 et 150m de profondeur. Bien que ces écosystèmes vivent dans des environnements où la lumière devient limitée en raison de la profondeur, d’où leur appellation de « zones crépusculaires », ils sont principalement constitués des coraux dépendants de la lumière !

Or, les coraux, fondateurs des récifs, vivent en symbiose avec des microalgues, les symbiodiniaceae, qui leurs apportent jusqu’à 95 % de leur énergie au travers de la photosynthèse. En raison de cette symbiose, on a longtemps pensé que ces coraux vivaient majoritairement dans les zones peu profondes où la lumière était abondante pour permettre le développement de la photosynthèse et donc de la survie des coraux.

Or, l’essor du développement de la plongée profonde et technique – « TEK » qui utilise des recycleurs, des systèmes de plongées en circuit fermé qui offrent une plus grande autonomie de plongée – ces dernières années a permis d’aller explorer des zones crépusculaires du récif (> 30m), jusqu’alors peu considérées en raison de la difficulté d’accessibilité de ces zones et des contraintes administratives liées à leur exploration.

Nos connaissances de ces récifs crépusculaires étaient donc très parcellaires. Beaucoup de ces récifs restaient inconnus et de nombreuses questions sur leur fonctionnement étaient sans réponses. Néanmoins, les quelques programmes de recherches menés ces dernières années dans cette zone crépusculaire ont suscité de nombreuses interrogations sur cette partie du récif, car des recouvrements coralliens importants ont été observés en profondeur et une espèce corallienne avait été observée jusqu’à 165m de profondeur, s’adaptant à une vie où la lumière est limitante… Une vraie source d’interrogation pour les chercheurs !

Le projet « Deep Hope »

Face à ces découvertes, et le besoin de révéler et de comprendre le rôle de ces écosystèmes mésophotiques pour les récifs, un programme de recherches unique en France, intitulé DEEP HOPE, a été lancé en 2021 par Laetitia Hédouin, chargée de recherches CNRS au CRIOBE grâce à une collaboration avec l’équipe d’Under the Pole pour explorer les ECMs de la Polynésie française.

Après 12 mois d’expédition, 800 plongées, 11 îles étudiés, plus de 3000 images des récifs prises pour caractériser ces habitats, et plus de 6000 échantillons prélevés, les scientifiques de DEEP HOPE ont apporté des preuves de l’existence de ces ECMs en Polynésie française et du rôle que ces ECMs pouvait jouer dans le futur pour la conservation et la préservation de la biodiversité des récifs coralliens.

Cette collaboration entre explorateurs et scientifiques a permis de repousser les limites de la connaissance avec la collecte d’un corail « Leptoseris hawaiiensis » à 172m de profondeur, corail scléractiniaire photosynthétique le plus profond jamais collecté au monde.

Acropora cervicornis, type de corail scléractiniaire.
Albert Kok/Wikimedia

Nous avons ainsi découvert la présence d’algues endolitiques (vivant dans son squelette) les Ostreobium, qui pourraient lui permettre de vivre dans cette zone où moins de 1 % de la lumière pénètre.

Mais les découvertes ne sont pas arrêtées à un record de profondeur d’une espèce, les travaux menés sur la caractérisation des ECMs a révélé que la zone de 40 à 60 m abritait plus de genres coralliens que celle de surface (6-20m).

Des « hotspots » de vie

De plus, si de manière générale, la tendance est d’observer une diminution du pourcentage de corail vivant avec la profondeur, nous avons observé des « hotspots » de vie où le recouvrement corallien était supérieur à la normale. Prenons par exemple, l’île de Makatea où 35 % de coraux vivants ont été observé à 90m de profondeur, alors qu’en général à une telle profondeur, le % de coraux vivants n’excède pas 20 %.

Ces paysages restent mystérieux, nous n’avons pas trouvé d’explications pour la prolifération dans certaines zones d’une telle vie à de telles profondeurs. Ces paysages de la zone crépusculaire sont souvent constitués de coraux lamellaires à la morphologie plate, qui leur permet de maximiser la récupération du peu de lumière disponible à de telles profondeurs. Enfin, DEEP HOPE a révélé qu’en Polynésie française, ces écosystèmes crépusculaires avaient échappé aux effets de blanchissement de 2019 due au changement climatique, suggérant que les coraux de la zone mésophotique pourraient servir de zones sources de larves pour recoloniser les récifs de surface dégradés par les changements climatiques.

Pour conclure, DEEP HOPE a permis d’apporter la connaissance scientifique nécessaire sur les écosystèmes mésophotiques polynésiens pour permettre leur reconnaissance et leur intégration dans les plans de gestion futurs. En raison de leur diversité, de leur recouvrement inégalé et de leur résistance aux anomalies de température, ces zones pourraient jouer un rôle critique dans la résilience globale des écosystèmes coralliens. Aujourd’hui, la profondeur ne peut plus être ignorée dans les stratégies de gestion et de conservation des récifs coralliens.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 7 au 17 octobre 2022 en métropole et du 10 au 27 novembre 2022 en outre-mer et à l’international), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition a pour thème : « Le changement climatique ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.The Conversation

Laetitia Hédouin, Docteur en océanologie biologique et environnement marins, laboratoire Criobe, Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et Gonzalo Pérez-Rosales Blanch, Chercheur, CRIOBE, Université de Perpignan

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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