La machine de guerre chinoise mise sur les drones

9 juillet 2022 Mis à jour: 9 juillet 2022
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Un essaim de drones vole dans le ciel étoilé au‑dessus du Pacifique.

Dans l’obscurité et à moins de 160 km des côtes californiennes, ils se déplacent par groupes de quatre ou six, traquant les navires de la marine américaine. Ils rôdent au‑dessus de l’étrave des navires et recueillent des renseignements qu’ils transmettent directement vers des récepteurs anonymes.

Ils se déplacent à la même vitesse que les navires, volent sans difficulté par faible visibilité pendant quatre heures consécutives. En alerte, les équipages ne savent ni d’où ils viennent ni ce qu’ils font.

Il ne s’agit pas de l’intrigue d’un film de guerre bientôt en salle, mais d’événements réels qui ont eu lieu en juillet 2019.

Toute la marine est sur ses gardes face à ces rencontres inquiétantes. L’US Navy, les gardes‑côtes et le FBI se sont mobilisés et collaborent pour enquêter sur ces drones. Les membres de l’état‑major interarmées et le commandant de la flotte du Pacifique sont tenus informés en continu de la situation.

« Si les drones ne sont pas ceux de l’armée américaine, ces incidents constituent une faille de sécurité très importante », peut‑on lire dans un rapport d’enquête basé sur les journaux de bord des navires.

Pourtant, la nature des drones, leur provenance et leur déploiement sont restés une énigme pendant plus de deux ans.

Un nouveau rapport d’enquête publié en juin par The Drive fait la lumière sur ces incidents, arrivés au moins huit fois. Tous impliquaient plusieurs véhicules aériens sans pilote (UAV). Jusque‑là, la presse s’était contentée de les qualifier d’ovnis.

Le rapport, basé sur des documents de la marine obtenus après de nombreuses requêtes en vertu de la Loi d’accès à l’information (FOIA), indique que les drones ont été lancés à partir d’un vraquier civil qui opérait dans la région. Ce navire, le MV Bass Strait, appartient et est exploité par la société de transport maritime Pacific Basin, qui bat pavillon de Hong Kong.

« La marine estime que le cargo commercial surveillait probablement les navires de la marine à l’aide de drones », peut‑on lire dans le rapport.

Au cours de son tout premier voyage opérationnel, le navire pourrait avoir été lié à des incidents précédemment non‑identifiés en mars et avril 2019, notamment des « opérations de collecte de renseignements » visant l’USS Zumwalt, le navire de combat de surface américain le plus avancé.

« Une surveillance active des engins navals clés est menée dans les zones où ils s’entraînent et emploient leurs systèmes les plus sensibles, souvent à proximité immédiate des côtes américaines. »

Modèle de drone FL‑71 lors du Salon chinois des équipements et technologies de l’information, à Pékin, le 18 juin 2019. (Wang Zhao/AFP via Getty Images)

Force croissante des drones chinois

Quels sont les liens entre l’équipage du Bass Strait, le Pacific Basin, et le Parti communiste chinois (PCC) ? Il est encore trop tôt pour le savoir. Néanmoins, l’incident révèle le rôle de premier plan que joueront les drones dans une éventuelle « guerre moderne ». On constate qu’ils façonnent d’ores et déjà le champ de bataille et la collecte de renseignements.

Le PCC mise beaucoup sur la guerre des drones. Depuis plus d’une décennie, le régime a débloqué des fonds importants pour des quadcoptères commerciaux bon marché et jetables ou des drones de haute altitude et de longue endurance.

En effet, le PCC et sa branche militaire, l’Armée populaire de libération (APL), ont entrepris de nombreux projets liés aux véhicules aériens sans pilote (unmanned aerial vehicule, UAV) depuis le début des années 2000. Mais la production massive des drones furtifs chinois a véritablement commencé au début du mandat de Xi Jinping.

Probablement élaboré à partir de renseignements obtenus lors de la capture par l’Iran d’un drone américain avancé en 2011, le « Sharp Sword » chinois a été le premier d’une longue série de drones avancés. La conception des drones chinois repose sur des technologies étrangères usurpées, recueillies dans le cadre du minutieux programme de vol des technologies du régime.

Donc, voilà une dizaine d’années que le PCC finance des dizaines de variétés de drones mettant à profit pléthore d’entreprise d’État également spécialisées dans les technologies spatiales et les missiles. Qu’il s’agisse de grands drones de combat, tels que le Sharp Sword, de petits drones quadcoptères, comme ceux repérés près de la Californie, ou de véhicules supersoniques propulsés par fusée destinés à recueillir des informations de ciblage, le PCC investit dans tout ce qui a trait aux drones.

Parallèlement, le régime développe des installations liées aux drones à tous les niveaux de l’armée, parfois dans certaines des régions les plus contestées du monde.

Le troisième et dernier porte‑avions chinois, le Fujian, devrait accueillir des drones variés. Son système de catapulte électromagnétique sert à lancer rapidement des drones de poids différents avec un couple réglable.

Selon un article de The Drive, cet effort s’appuie probablement sur les leçons tirées ces dernières années. Le deuxième porte‑avions chinois, le Shandong, a été repéré début juin avec une petite flotte de « drones commerciaux ou leur version dérivée » sur son pont d’envol, comme on a pu le voir sur des images apparues sur Weibo (le site de microblogging chinois).

« Les images mettent en lumière les efforts croissants de l’Armée populaire de libération pour développer et mettre en service divers types d’aéronefs sans pilote, y compris ceux qui peuvent fonctionner en essaims, et souvent dans le but de jouer divers rôles dans le domaine maritime », peut‑on lire dans l’article.

Tout cela met en évidence l’ambition du régime de dominer l’espace stratégique grâce à la technologie émergente des drones, on peut également citer le cas du Zhu Hai Yun.

Le Zhu Hai Yun est un navire d’exploration océanographique de 88 mètres conçu pour déployer tous types drones sous‑marins et aériens à des fins diverses. Le navire est en soi un drone et peut être piloté à distance ou naviguer en haute mer de manière autonome (et donc sans aucun humain à bord).

Selon les termes de son fabricant, il s’agit du « premier vaisseau‑mère intelligent au monde, avec un système sans pilote ».

Bien que Pékin ait officiellement défini ce vaisseau‑mère comme un outil d’exploration océanographique, un article du South China Morning Post indique que le navire possède tout un ensemble d’instruments militaires capables « d’intercepter, assiéger et expulser des cibles envahissantes ».

Ce nouvel engin a de quoi déplaire aux chefs de l’armée américaine, qui ne déploiera probablement pas son propre navire intelligent avant six ans.

Observer, apprendre, se préparer

Tandis que le développement des drones militaires chinois s’accélère, le nombre d’incidents internationaux impliquant des drones augmente.

Drones sous‑marins HSU001 chinois lors d’un défilé militaire sur la place Tiananmen à Pékin, le 1er octobre 2019. (Greg Baker/AFP via Getty Images)

En août 2021, les forces d’autodéfense japonaises ont dû déployer leurs avions de chasse durant plusieurs jours pour intercepter des drones de l’APL surpris en train de voler au sud d’Okinawa. Les drones, de taille comparable à celle des drones américains Predator et Reaper, recueillaient vraisemblablement des renseignements stratégiques sur le détroit de Miyako. Cet endroit est, pour l’APL, un point d’entrée stratégique dans le Pacifique et le théâtre d’excursions militaires chinoises toujours plus nombreuses depuis une dizaine d’années.

L’incident sert de rappel douloureux quant au but des nombreux drones déployés par la flotte chinoise : obtenir des renseignements stratégiques essentiels pour la coordination d’actions militaires.

Cela nous ramène à la question : que faisaient les drones, lancés depuis un navire de fret de Hong Kong, espionnant des navires de la marine américaine près des côtes de la Californie ? S’ils sont liés, directement ou indirectement, à l’appareil militaro‑sécuritaire tentaculaire du régime, à quoi la collecte de renseignements servira‑t‑elle ? À quoi doit‑on s’attendre si la Chine a récupéré des « renseignements utilisables » ?

Selon une analyse, les « drones adverses » de 2019 étaient « destinés à activer les systèmes de défense aérienne les plus performants d’Amérique pour recueillir des renseignements électroniques de très haute qualité sur ces systèmes ».

« En recueillant des informations de renseignement électronique complètes sur ces systèmes, des contre‑mesures et des tactiques de guerre électronique peuvent être développées pour les perturber ou les vaincre », selon l’article. « Les moyens peuvent aussi être estimés avec précision, voire clonés, et les tactiques peuvent être enregistrées et exploitées. »

« Cet essaim aurait pu, et a probablement recueilli, ou aidé une plateforme voisine à recueillir, des informations sensibles sur les navires de guerre les plus performants de la planète, et ce, à très courte distance. »

Essentiellement, les drones accomplissaient deux choses. La première consistait à recueillir des renseignements généraux en espionnant de près les navires de guerre américains. La seconde était de tester ce qui susciterait une réponse américaine et quelle serait cette réponse.

Ainsi, les drones ont provoqué les navires américains pour recueillir des renseignements sur leur réaction (ou leur absence de réaction) en vue d’actions futures. L’armée chinoise a probablement récupéré des informations sur certaines particularités techniques des navires américains, mais aussi sur les moyens de manipuler les équipages, sur leurs protocoles, afin de prévoir la réaction des forces américaines en cas de conflit.

Gagner la prochaine guerre

De tels engins ont des conséquences très réelles pour les États‑Unis, leurs alliés et partenaires. La menace d’une invasion par le PCC étant très concrète pour l’île de Taïwan, qui maintient son indépendance depuis 1949.

Le PCC n’a jamais gouverné l’île, mais ne reconnaît pas l’indépendance de Taïwan et fait de l’unification forcée de l’île le centre de ses préoccupations actuelles. Les drones sont appelés à y jouer un rôle clé, semble‑t‑il.

Fin 2021, l’APL a lancé un porte‑avions miniature conçu pour déployer et récupérer des essaims de drones. Ces derniers sont élaborés pour être déployés aux côtés des navires de combat de surface afin de perturber leurs opérations militaires maritimes en grouillant autour des cibles ennemies, les affaiblissant et les divertissant.

Manifestation devant le consulat chinois de San Francisco pour condamner le PCC lors de la Fête nationale de la République populaire de Chine, le 1er octobre 2020. (Ilene Eng/Epoch Times)

Une analyse des capacités de la Chine en matière de drones effectuée par The Drive révèle que « les essaims de drones de différents types sont toujours plus susceptibles de devenir une composante des futurs conflits impliquants la Chine, qu’ils soient manœuvrés par les forces chinoises ou par d’autres parties ».

Selon l’article, les drones offriraient « des avantages décisifs () dans des scénarios tournant autour de la défense de Taïwan contre une invasion chinoise ».

Rien d’étonnant, donc, à voir le régime déployer autant d’efforts pour développer un nombre infini de drones à usage militaire.

Dans une bataille simulée dans un wargame par l’armée de l’air américaine, on a estimé que la Chine allait probablement déployer des centaines, voire des milliers de drones en essaims autonomes lors d’une invasion de Taïwan. Conçus pour collaborer entre eux, les drones en essaims offrent à la fois une résilience et une capacité offensive inégalées par de nombreuses armes chinoises plus conventionnelles.

Cette technologie s’avère particulièrement utile pour l’ambition stratégique de la Chine de chasser les États‑Unis de la zone indopacifique et ruiner son soutien à Taïwan.

Cependant, tout n’est pas perdu pour Taïwan et les États‑Unis. En effet, après des années de wargames se soldant continuellement sur des pertes retentissantes pour les États‑Unis dans le cadre d’une défense hypothétique de Taïwan, les Américains ont remporté la victoire lors de leur wargame le plus récent, en 2021. Mais c’était une victoire à la Pyrrhus… (i.e. avec des pertes telles qu’elle équivalait quasiment à une défaite).

Comment vaincre une éventuelle invasion de Taïwan par le PCC ? Lancer des essaims de drones également.

Comme on peut le lire dans un résumé, « les capacités d’essaimage sont considérées, même par les principaux think‑tanks américains et par le Pentagone, comme si essentielles dans le cadre de conflits futurs qu’elles pourraient être décisives dans une bataille majeure entre États homologues, comme celle qui pourrait avoir lieu à Taïwan ».

Il y a un point important que les stratèges du monde entier doivent comprendre. L’armée de l’air américaine remportait sa guerre hypothétique contre la Chine avec des moyens qu’elle n’a pas encore, une technologie de drones que les États‑Unis n’ont pas encore déployée.

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