L’absence d’humilité et de gratitude: le tourment de Satan par Milton

Idées illustres et illustrations : les images de Gustave Doré
20 janvier 2023 Mis à jour: 22 janvier 2023
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Dans cette série « Idées illustres et illustrations : les images de Gustave Doré », nous avons eu l’occasion d’examiner en profondeur la façon dont Milton voyait Satan. Satan, le père du Péché et de la Mort, a été montré comme synonyme d’orgueil, de vanité, de tromperie et de vengeance.

Il y a encore plus à comprendre sur la conception que Milton a de Satan. Pour reprendre là où nous nous sommes arrêtés dans le dernier article, Satan vient de tromper l’archange Uriel dans le but de découvrir l’emplacement de la Terre afin de pouvoir s’attaquer à la nouvelle création de Dieu : les êtres humains.

Le tourment intérieur de Satan

Après être arrivé sur Terre et s’être approché de l’Eden, Satan est envahi par la peur et le doute. Il est confronté à la vérité sur sa relation avec Dieu :

« L’horreur et le doute déchirent
Les pensées troublées de Satan, et jusqu’au fond soulèvent
L’enfer au dedans de lui ;
Car il porte l’enfer en lui et autour de lui ;
Il ne peut pas plus fuir lui-même en changeant de place.
La conscience éveille le désespoir
Qui sommeillait, éveille dans l’archange le souvenir amer
De ce qu’il fut, de ce qu’il est, et de ce qu’il doit être :
De pires actions … »
(Livre IV Lignes 18-26)

Tout d’abord, Milton nous dit que l’Enfer suit Satan, où qu’il aille. Bien que ses enfants, le Péché et la Mort, l’ont laissé passer pour sortir de l’enfer, Satan est toujours tourmenté par la présence de l’enfer. L’enfer est un état d’être pour Satan ; ce n’est pas seulement l’environnement dans lequel il a été jeté, mais c’est aussi la caractéristique de sa conscience.

Dans son profond tourment intérieur, Satan doit faire face à la vérité de sa situation : il n’est plus l’être glorieux qu’il était au Ciel. On peut soutenir que cela nous révèle ce que Milton croit être la source du tourment personnel et de la dépression : la séparation d’avec Dieu.

Dans un moment de clarté tourmentée, Satan admet sa faute auprès de Dieu :

« Ô soleil! que pour te dire combien je hais tes rayons !
Ils me rappellent l’état dont je suis tombé et combien autrefois
Je m’élevais glorieusement au-dessus de ta sphère. »

« L’orgueil et l’ambition m’ont précipité :
J’ai fait la guerre dans le ciel au Roi du ciel, qui n’a point d’égal.
Ah ! pourquoi ? il ne méritait pas de moi un pareil retour,
Lui qui m’avait créé ce que j’étais dans un rang éminent ;
Il ne me reprochait aucun de ses bienfaits ;
Son service n’avait rien de rude.
Que pouvais-je faire de moins que de lui offrir des louanges,
Hommage si facile ! que de lui rendre des actions de grâces ?
Combien elles lui étaient dues ! Cependant toute sa bonté n’a opéré en moi
Que le mal, n’a produit que la malice.
Élevé si haut, j’ai dédaigné la sujétion ;
J’ai pensé qu’un degré plus haut je deviendrais le Très-Haut ;
Que dans un moment j’acquitterais la dette immense d’une reconnaissance éternelle,
Dette si lourde ; toujours payer, toujours devoir… »
(Livre IV Lignes 37-42, 45-53)

Satan a été chassé du Ciel parce qu’il voulait être grand comme Dieu, qui est d’une grandeur incomparable, et maintenant il déteste les rayons du soleil parce qu’ils lui rappellent combien il était bien au Ciel. Il dit que c’était glorieux au Ciel et admet même que Dieu ne mérite pas sa haine incontrôlable. Ce que Dieu mérite, ce sont les louanges et la gratitude. Satan dit que les louanges et la gratitude sont le minimum qu’il aurait dû donner à Dieu.

Mais c’est là le problème de Satan : Il ne veut pas se sentir obligé de louer Dieu. Dieu est si grand qu’il mérite des louanges sans fin. Satan ne veut pas le faire, car il pense que c’est comme une dette qu’il doit toujours contracter, et le débiteur est toujours soumis au prêteur. Pour lui, être obligé de louer Dieu sans fin, c’est comme être esclave de Dieu, et il a une trop haute opinion de lui-même pour être soumis à un être quelconque, même à Dieu.

Satan refuse de se repentir

Malgré tout cela, Satan pense au repentir et à son résultat :

« Oh ! ralentis tes coups !
N’est-il aucune place laissée au repentir, aucune à la miséricorde ?
Aucune, il faut la soumission. Ce mot,
L’orgueil et ma crainte de la honte aux yeux des esprits de dessous me l’interdisent … »

« Mais supposez qu’il soit possible que je me repente,
Que j’obtienne par un acte de grâce mon premier état,
Ah ! la hauteur du rang ferait bientôt renaître la hauteur des pensées :
Combien serait rétracté vite
Ce qu’une feinte soumission aurait juré ! »

« Il le sait celui qui me punit ; il est aussi loin
De m’accorder la paix que je suis loin de la mendier… »
(Livre IV Lignes 79-82, 93-97, 103-104)

La séparation d’avec Dieu et le tourment de l’enfer amènent Satan à envisager de se repentir. Cependant, il pense que la repentance équivaut à la soumission, et il refuse de se soumettre à Dieu. Il admet que même s’il devait se repentir, ce serait uniquement à cause de la douleur qu’il ressent maintenant et non parce qu’il croit authentiquement à la valeur du repentir. Une fois que la douleur aura disparu, son désir de se repentir disparaîtra aussi.

Satan pense que Dieu sait que le repentir de Satan ne serait pas authentique et que, par conséquent, il ne lui accorderait pas sa miséricorde en raison de son manque de sincérité. Il suggère que la probabilité que Dieu lui accorde sa miséricorde pour un repentir qui n’est pas sincère équivaut à ce qu’il supplie pour la paix, ce que son orgueil ne lui permettra pas de faire.

Ainsi, Satan redouble d’efforts sur la voie du mal. Il ne se soumettra pas à la voie de la repentance envers Dieu, mais il se soumettra aux caractéristiques de l’enfer et de ce qui défie Dieu :

« Ah ! moi, misérable ! par quel chemin fuir
La colère infinie et l’infini désespoir ?
Par quelque chemin que je fuie, il aboutit à l’enfer … »

« Tout espoir exclus, voici …
Ainsi, adieu espérance, et avec l’espérance, adieu crainte,
Adieu remords ! Tout bien est perdu pour moi.
Mal, sois mon bien … »
(Livre IV Lignes 73-75, 105, 108-110)

Ici, nous voyons que ce n’est pas que Satan ne veut pas se soumettre à quelque chose, car il se soumet à la voie du mal. Ce n’est pas la réticence à se soumettre qui constitue la nature de Satan, mais sa haine de Dieu. Sa nature préfère se soumettre au chemin dans lequel l’orgueil cause sa souffrance au lieu du chemin de la paix éternelle qui vient de la louange et de la gratitude envers Dieu.

Le Satan tourmenté de Milton

« Ah ! moi, misérable ! par quel chemin fuir la colère infinie et l’infini désespoir ? » (IV. 73, 74), 1866, par Gustav Doré pour le « Paradis perdu » de John Milton. Gravure (Domaine public)

Gustave Doré a peint Satan dans une pose d’angoisse. C’est l’une des premières fois que Doré ne représente pas Satan dans une position de pouvoir. Satan s’appuie sur le rocher escarpé derrière lui et attrape une poignée de cheveux tandis qu’il se débat dans son dialogue intérieur. Le paysage rugueux semble presque flotter dans une mer sombre de vide, ce qui complète l’image chargée d’émotion.

Satan souffre parce qu’il s’est volontairement séparé de Dieu, son créateur. Malgré la magnificence de la bonté de Dieu et la majesté du Ciel, Satan a choisi d’affronter Dieu parce qu’il ne veut pas faire preuve d’humilité et de gratitude.

Existe-t-il des corrélations entre la perspicacité de Milton et l’augmentation actuelle des taux de dépression ? Notre séparation de la bonté de Dieu nous pousse-t-elle à vivre nos vies comme des victimes dans lesquelles nous trouvons plus de raisons de nous plaindre que d’être humbles et reconnaissants ?

Pourtant, dans le tableau de Doré, une lumière venue de quelque part illumine encore Satan. Est-ce la lumière de Dieu ? Dieu donne-t-il même à Satan une chance de se repentir, de quitter son tourment et de retourner au paradis ?

Notre séparation d’avec Dieu suggère-t-elle que nous nous soumettons à un autre chemin que celui de l’humilité et de la gratitude envers le Divin ? Notre orgueil nous a-t-il amené ici ? Y a-t-il encore de l’espoir, une lumière qui nous éclaire et la gloire potentielle de notre civilisation ?

Gustave Doré était un illustrateur prolifique au XIXe siècle. Il a illustré certains des plus grands classiques de la littérature occidentale, notamment la Bible, « Le Paradis perdu » et « La Divine comédie ». Dans cette série, nous allons nous plonger dans les pensées qui ont inspiré G. Doré et les images que ces pensées ont suscitées.

Eric Bess pratique l’art figuratif et est actuellement en doctorat à l’Institute for Doctoral Studies in the Visual Arts (IDSVA).

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