La fraternité à l’origine des chants militaires français

6 décembre 2022 Mis à jour: 15 décembre 2022
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Pour le soldat, la fraternité est l’élément indispensable à la cohésion du groupe. Elle permet d’affronter les épreuves les plus difficiles et de garder la tête froide face aux contradictions de l’adversité. Les chants militaires sont un des piliers de cette solidarité fraternelle, portée par les liens plus profonds de la nation et de la tradition.

Comme nous l’avons abordé dans la première partie, le chant militaire s’est d’abord développé autour d’un univers mêlé de poésie et de musique. Il prend une tournure plus intime à partir de la Renaissance avec la découverte de l’antique, qui élargit son horizon culturel. Pour le soldat, le chant rappelle cette indispensable douceur de l’humanité dans un monde de souffrance, de sueur et de sang dans lequel il évolue pour protéger son pays.

Dans ce monde très réglementé que constitue l’armée, le chant militaire a évolué depuis plus de 1500 ans hors de tout cadre réglementaire et s’est transmis presque exclusivement à l’oral parmi les troupes. Il porte en lui l’écho des grandes batailles et l’unité morale et fraternelle nécessaires au combat.

Le rôle essentiel de la fraternité 

« L’émotion intense née de la confrontation avec la mort, ainsi que la fraternité des soldats dans les épreuves, créent cette alchimie qui permet le développement d’un répertoire de chants puisant ses racines dans la nuit des temps historiques » écrit Thierry Bouzard dans « Le chant militaire français : un patrimoine vivant ». Le chant est la première manifestation de la cohésion du groupe, « il concrétise l’esprit d’équipe ; il est le lien de l’unité dont il reflète l’âme », peut-on lire dans le TTA 107, recueil de chant de l’armée de Terre.

L’exercice du commandement dans l’armée est indissociable de la fraternité et du respect de l’autorité et des traditions. « La notion de service, l’esprit de corps, le respect de l’autre, la fraternité d’armes » y ont une place centrale, peut-on lire dans « L’exercice du commandement dans l’armée de Terre ». La réussite d’une mission est conditionnée par l’application de ces valeurs à tous les échelons du commandement hiérarchique.

Bataille de Denain en 1712 : le duc de Villars, commandant l’armée royale, par Jean Alaux, 1839 (Domaine public)

L’armée est d’abord « une communauté humaine vivante, unie dans la discipline et la fraternité d’armes » peut-on lire dans « De l’esprit de corps au corps du texte : cohésion militaire et dissolution journalistique » de Claire Oger, citant les préceptes de l’armée de Terre. Chaque niveau du commandement est marqué « par une solidarité sans faille, dans une véritable fraternité qui transcende les niveaux hiérarchiques. » Et cette solidarité s’obtient à la fois « par le professionnalisme rigoureux et par des liens affectifs puissants nourris par une identité collective forte, l’esprit de camaraderie, l’attention aux autres et… la bonne humeur. »

Les chants participent à cet esprit de camaraderie et de bonne humeur permettant de faire face aux pires traumatismes. Ils alimentent une identité collective qui permet au groupe d’affirmer son unité et de renforcer sa cohésion. Une façon « d’exprimer et d’extérioriser des traumatismes vécus par les engagés, notamment par le traitement thématique de la mort » peut-on lire dans « Le chant militaire et sa pratique actuelle dans les Troupes de marine », expliquant plus loin que « ce sentiment développé par les militaires en situation guerrière les pousse à veiller les uns sur les autres et à une solidarité indéfectible sans laquelle l’acte de guerre ne serait que difficilement supportable. »

Les armées françaises sont considérées comme les plus expérimentées et les plus courageuses dans l’histoire de notre civilisation. Leurs valeurs fondatrices sont la discipline, la loyauté, le devoir, l’altruisme et la fraternité. Cette fraternité et cet altruisme valent autant pour les civils qu’il faut protéger que pour les camarades de mission qui combattent à ses côtés. L’héritage des chants militaires, le plus ancien qui soit encore vivant, nous permet de traverser les époques et de comprendre ces valeurs de cohésion et de fraternité qui les ont construites.

La fraternité à l’époque de la joie de vivre
Depuis la création de l’armée de métier au XVIe siècle, les préoccupations des soldats tournent autour de l’élue de leur cœur, de l’amour de son pays et du respect de son roi. Il n’était pas utile de préciser « et de la foi en son Dieu », car la population était alors majoritairement croyante.

À côté des inspirations poétiques des héros et du divin de l’époque médiévale, que nous avons abordées dans la première partie, les chants militaires prennent d’autres accents à partir de la Renaissance. La gloire n’est plus seulement spirituelle, mais se chante autour de la chaleur d’une bonne compagnie, du rire de la camaraderie et de la joie de vivre ensemble. Toujours sous la coupelle bienveillante du divin, les chants militaires vantent ce qui a fait l’art de vivre à la française, une douceur de vivre et d’aimer, un appétit partagé des autres, des bons vins et des bonnes nourritures, aussi bien terrestres que spirituelles.

Le triomphe de Bacchus par Charles-Joseph Natoire, 1736 (Domaine public) Bacchus est un dieu romain (Dionysos dans l’antiquité grecque) assimilé à l’amour du vin et de ses excès, mais aussi à l’origine de la création du théâtre et de la tragédie.

« À côté de ces inspirations sévères, empruntées la plupart à la Muse de la religion ou à celle de l’histoire, la poésie martiale a connu d’autres accents […] qui comprennent, d’ailleurs, des pièces lyriques de tout genre chansons de circonstance, chansons satiriques, chansons comiques, chansons badines et grivoises. […] les plus curieuses, les moins connues et les plus intéressantes peut-être […] sont celles que l’on doit à la verve humoristique des soldats illettrés » peut-on lire dans l’Essai historique sur les chants militaires des Français de Georges Kastner publié en 1855.

Malgré le style grivois et gaillard de certains chants, « une justice à rendre à ces hommes de mœurs si suspectes; c’est que leurs œuvres les montrent enflammés d’un amour et d’un zèle, en apparence sincères, pour le pays et la cause qu’ils servaient. Rien de ce qui touche à la gloire de nos armes, la prospérité de la France, ne semble leur être indifférent ; ils chantent les succès, ils déplorent les revers, ils encouragent de leurs vœux les entreprises militaires de leurs chefs et de leur souverain » écrit Thierry Bouzard dans « Chant militaire et chanson de soldat en France ».

La fraternité à l’épreuve du temps
« Les premières chansons de geste sont un miroir si parfait de l’esprit du temps » disait l’historien Ernest Renan au XIXe siècle dans « Qu’est-ce qu’une Nation ? ». Les paroles des chants militaires permettent de mieux comprendre la composition de la culture française au cours des différentes époques historiques. Nous parcourrons ici le « fil chanté » de l’histoire, de la Renaissance à l’Empire, en passant par le Grand Siècle et la Révolution française.

On retrouve le témoignage de l’art de vivre à la française dans le chant « Vive Henri IV » (cliquez sur le titre de la chanson pour l’écouter) datant de la fin du XVIe siècle. Ce chant célèbre la joie de vivre et attribue au roi Henri IV le triple talent de savoir boire, vaincre et être galant. On reconnaît cet esprit de la Renaissance qui coule encore dans les veines des Français aujourd’hui, un temps où les hommes pouvaient faire la paix (« Au diable guerres, rancunes et partis ! ») autour du « choc des verres » et en chantant « les roses et les lys. »

Sous Louis XIV, dans le chant « Monsieur de Turenne » se mêle à la joie de vivre, la joie de la victoire : « Ce vin-là pétille mieux s’il est versé par madame la Gloire ». Ce chant, dont la mélodie est attribuée au compositeur Jean-baptiste Lully, est toujours chanté aujourd’hui par les parachutistes français. Il rend hommage aux différentes cultures locales qui constellent le Royaume de France au XVIIe siècle, de la Provence à la Bretagne en passant par la Normandie et l’Alsace.

Louis XIV devant Besançon. Adam Frans van der Meulen (1674) (Domaine public)

« La marche du Royal Soissonnais » est aussi à l’image du Grand Siècle. On y reconnaît l’esprit conquérant de la France avec les accents du Moyen Âge, quand la bravoure et l’honneur étaient les vertus des chevaliers. Il montre ce qu’était la fraternité entre les hommes au XVIIe siècle, qu’ils soient capitaine, prince ou simples soldats « nos officiers dans la bataille, sont pêle-mêle avec nous tous. Il n’en est pas qui ne nous vaille, ils sont les premiers aux coups. » L’esprit de mesure et d’honnêteté qui a traversé l’idéal moral du Grand Siècle n’est pas oublié : « Vaillant et fier sans arrogance, et respecté des ennemis. Brutal pour qui fait résistance, honnête à ceux qui sont soumis. »

Cette générosité et cette fraternité, cette force d’âme et cette douceur de vivre, ces bonnes manières et ce respect de la nature sont parmi la constellation des caractéristiques de l’art de vivre à la française, avant l’arrivée destructrice de la Révolution française.

Représentation de la prise d’assaut du palais des Tuileries le 10 août 1792 et du massacre des Gardes Suisses, Jean Duplessis-Bertaux, 1793 (Domaine public)

Sous la Révolution, les temps et les chants changent. On ne célèbre plus l’unité et la fraternité des Français, on promeut au contraire leur lutte fratricide. Dans « Chant militaire et chanson de soldat en France », Thierry Bouzard écrit que « la Révolution introduit des chansons politiques dans le répertoire militaire avec par exemple la Marseillaise ou le Chant du départ et amène quelques combats fratricides. » En même temps que l’on chante la Marseillaise en 1793 à Paris, on entonne « Les Bleus sont là » en Vendée. Les paroles de cette chanson évoquent les supplices commis contre les Vendéens par les soldats révolutionnaires. Malgré la menace de leur extermination, les Vendéens refusent de trahir leur Dieu, le Roi et la France. Les Bleus, ces soldats de la garde nationale sous la Première République, commettent un effroyable génocide qui fit entre 200.000 et 300.000 morts, selon des estimations. La « Chanson de l’armée de Charette » relate également cette épopée héroïque anti-révolutionnaire, où la France se battait contre elle-même. L’esprit de fraternité et de camaraderie, l’art de vivre si caractéristique de l’esprit français, ont failli disparaître dans le chaos et la barbarie.

La paix reviendra sous le premier Empire avec Napoléon, mais la France n’a jamais été autant divisée. Les chants militaires renouent alors avec l’épopée héroïque et patriotique, mais ils garderont cette teinte politique donnée par la Révolution. Plus question de chanter le divin, qui donnait pourtant une saveur inimitable aux bonheurs de la vie. Le chant « Austerlitz » remet la France sur les champs d’honneur grâce au génie militaire et civilisationnel de Bonaparte. Après la Révolution et la destruction de la Monarchie, la France retrouve malgré tout sa grandeur avec l’armée de France, comme le dit le chant, « avançant vaillamment. »

« Vive L’Empereur », charge du quatrième hussards à la bataille de Friedland, le 14 juin 1807, Édouard Detaille (Domaine public)

Pour conclure

Dans notre monde moderne où l’individualisme est devenu une nouvelle tyrannie, les valeurs fraternelles de notre passé ravivent miraculeusement la chaleur de nos cœurs rabougris, réveillés par les chants de l’espérance et la joie du lendemain. Elles nous rappellent les temps où la douceur de vivre apportait une joie simple et sincère sous les auspices de la terre et du divin.

Parmi les valeurs universelles présentes dans les chants militaires, l’esprit de cohésion et de fraternité sont le sang qui coule dans les veines de nos soldats. Il leur rappelle la vision commune d’un imaginaire poétique, héroïque et fraternel, un lien toujours vivant avec nos traditions et notre lointain passé.

Cette fraternité se nourrit de l’altruisme, du soin des autres et du don de soi. Le don ultime de défendre son pays, à la base des valeurs de l’armée, sera l’objet de notre dernière partie sur les chants militaires, nés au XXe siècle.

***

La culture et l’histoire françaises sont notre bien commun, elles font partie de l’âme française, c’est‑à‑dire de l’âme de chacun de ses citoyens. Elles nous inspirent et nous rappellent d’être loyal, courageux et honnête, et de garder espoir dans les périodes les plus sombres de notre histoire. Elles montrent la grandeur et le destin de notre pays incarnés par un homme ou par une femme, comme il pourrait l’être par chacun.

Avec « Défendre la France », Epoch Times veut rappeler aux Français les valeurs et la riche histoire de notre nation. Si les Français cherchent à mieux comprendre la profondeur de leur histoire, son lien millénaire avec ce qui nous dépasse, ils trouveront alors une alternative profonde à la confusion du moment.

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