[Édito] Les guerres de communication et les mille façons d’occuper nos cerveaux

10 avril 2022 Mis à jour: 10 avril 2022
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Savez-vous ce que les neurosciences disent de la manière dont nous jugeons des choses et prenons nos décisions ? Dans l’immense majorité des cas, sur la base d’émotions et de pensées automatiques.

Les recherches d’imagerie cérébrale ont pu montrer que notre cerveau commence, lorsqu’il reçoit une information qui exige son attention et son évaluation, par activer ses zones les plus profondes, les « ganglions de la base » qui gèrent les parties les plus primitives de notre vie intérieure : joie ou tristesse, plaisir ou dégoût, colère, peur, appréciation ou rejet. Très rapidement ensuite, les aires de la mémoire tentent un croisement avec une situation déjà vécue pour tenter de dénicher une solution déjà en réserve et avec, donc, une tendance forte à reproduire un schéma déjà utilisé. Une région du cortex frontal, la zone ventro-médiane, opère ensuite un rapide contrôle-qualité du jugement ou de la décision pré-formée,  en vérifiant sa conformité au système de valeur individuel de la personne.

À ce stade et sauf exception, la décision est prise, le jugement émis, sans que cependant la moindre réflexion consciente ait pris place. C’est seulement ensuite, et seulement en absence de distractions, qu’un raisonnement conscient se construit dans les zones dites préfrontales. Celles-ci ne s’activent cependant pas pour ‘prendre’ la décision, puisqu’elle est déjà emballée, mais pour, dans le meilleur des cas, la ‘contrôler’ par un peu de raisonnement conscient et par un peu de contradiction avec soi-même. Dans les autres cas, la verbalisation consciente ne va servir qu’à ‘justifier’ le jugement, qu’à expliquer la décision, bien souvent d’ailleurs avec des phrases toutes faites puisées dans nos réserves internes de stéréotypes.

Considérons donc ces points : pour emporter l’adhésion et convaincre, les mondes politique, médiatique, publicitaire n’ont besoin que d’une association d’idées, d’une émotion pilotable. Par exemple, « une fois que j’aurai acheté ce smartphone, je sourirai, aurai beaucoup d’amis qui sourient, ils m’aimeront bien et nous partirons en voyage. »  L’autre option est de savoir s’inscrire dans les conceptions du moment ; dans le domaine de la publicité encore, tous les plats préparés industriels sont maintenant, si l’on en croit les réclames, faits avec le « goût des bonnes choses » ou des « saveurs d’antan. » Y compris les pizzas Buitoni.

Cette longue introduction amène les deux faits d’actualité qu’elle espère éclairer : la guerre en Ukraine et le second tour de l’élection présidentielle. Parmi les valeurs européennes solidement ancrées se tiennent l’opposition à la guerre et à l’invasion, au massacre de civils, à l’idéologie nazie. Elles sont maintenant utilisées, en Russie pour justifier l’invasion, en Ukraine pour la condamner, et en France pour gagner l’élection présidentielle. Dans chaque cas, s’est développée une injonction sociale à conclure sans réserve – et donc sans utilisation du cortex préfrontal – que le bien est d’un côté et le mal de l’autre. C’est une autre règle de fonctionnement découverte par les neurosciences : en plus d’être social et de recherche l’adhésion à un groupe, notre cerveau est paresseux. Il consomme en moyenne 20% de l’énergie du corps et doit donc simplifier le monde au maximum pour créer des concepts activables sans effort. D’où le fait de sauter aux conclusions, de se convaincre de savoir ce qu’on ignore, de rejeter les avis différents, non pas parce qu’ils sont mauvais mais parce qu’ils forceraient à réfléchir hors du cadre habituel… et donc à se fatiguer les neurones.

Dans la crise russo-ukrainienne, certains faits sont indiscutables : une invasion massive, des dizaines de milliers de vies innocentes perdues, de multiples exemples d’exécutions sommaires. D’autres sont par contre marqués d’un point d’interrogation, comme l’origine du missile qui a tué des dizaines de civils dans la gare de Kramatorsk, dans le Donbass. Parce que la Russie est du mauvais côté de l’histoire, la presse et l’opinion publique la condamnent de manière automatique. Cependant, le missile utilisé pour cette frappe n’est plus censé équiper les forces russes. C’est à ce moment que notre cerveau commence à haïr la raison, en voyant qu’elle peut conduire à ne pas systématiquement condamner un envahisseur. Cette même raison force à voir que la guerre en Ukraine est aussi une guerre de communication, comme le montre le président ukrainien Vladimir Zelenski, toujours habillé en tenue militaire, et ce y compris quand le Premier ministre Boris Johnson lui rend visite à Kiev en costume et cravate. L’artifice vise évidemment à construire l’image sainte d’une sorte de moine guerrier, à créer de l’émotion positive et ainsi à s’assurer du soutien populaire occidental. Cette approche, toute légitime qu’elle puisse être, ne diminue pas le besoin de voir les poulies et leviers qui sous-tendent nos jugements et la façon dont ceux-ci peuvent être amplement biaisés.

La même approche vaut pour l’élection présidentielle française. Après avoir vivement espéré – et tout fait pour – affronter madame Le Pen au second tour, Emmanuel Macron et ses soutiens affichent maintenant la mine grave des jours sombres de l’histoire. « L’extrême droite » serait une nouvelle fois aux portes du pouvoir, un « front républicain », union sacrée du Bien, doit donc se former pour empêcher l’arrivée de la barbarie.  L’objectif unique de cette approche est d’électriser, de créer de l’émotion et, dit clairement, de manipuler l’opinion. Ces outils sont utilisés par tous les camps dans le monde politique, pour décrire la catastrophe que serait la victoire du camp adverse. Il reste dans ces circonstances à chacun le devoir de trouver le chemin de son cortex préfrontal.  Celui-ci devrait conduire à penser que le seul front républicain possible est celui qui défend la confrontation des projets et des modèles de société.

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Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles d’Epoch Times.

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