[Édito] 400 ans après Molière, avons-nous changé ?

16 janvier 2022 Mis à jour: 16 janvier 2022
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Molière n’aura pas droit au Panthéon, malgré la mobilisation passionnée de nombreux artistes dont Francis Huster, qui aura brûlé son énergie pour rien pour les quatre cents ans de la naissance du comédien.

Le gouvernement a refusé, au nom de la tradition qui veut que le Panthéon soit un temple avant tout républicain : plus que le lieu pour honorer les grands personnages de la nation, il est celui qui célèbre les grands hommes de la République. Rousseau et Voltaire le méritent pour les idées du siècle des Lumières qui ont mené à la Révolution française, Mirabeau pas : il en est ressorti et a fini dans une fosse commune lorsqu’ont été découvertes ses correspondances avec Louis XVI.

La coupole du haut de la montagne Sainte-Geneviève sert donc à marquer l’esprit du temps et sanctifier les personnages vus comme grands au travers du prisme d’une époque. Molière, vivant, aurait pu moquer cette institution comme il moquait les médecins, les marquis, les faux croyants et plus généralement tout ce qui manifestait les bassesses de l’esprit humain. Si ses pièces, si diverses dans leur style (jusqu’à faire douter qu’elles soient d’une même plume) ont un point commun, c’est celui de percer méthodiquement les ampoules de l’égo et de l’ignorance dans une gaie promenade de découverte de la galerie des fatuités du 17e siècle.

L’auteur comique est devenu une statue de la culture française. Ses pièces ont participé de la construction de l’enseignement républicain depuis le 19e siècle, montrant les travers de l’ancienne société tout en participant à l’éducation morale des jeunes générations. Génération après génération, sa facilité d’accès – vertu du rire – lui a permis de devenir une légende républicaine de la liberté de pensée, du génie comique qui moque les puissants.

Il y a plus que le rire cependant : le style de certaines de ces œuvres a la surprenante beauté de celles de Corneille, mais surtout, surtout, il est fascinant de voir combien les personnages dépeints par Molière sont proches de nous. En 2022, les costumes sont différents, la grande scène de théâtre est devenue celle de l’Internet, des réseaux sociaux et des autres médias. Alceste, du Misanthrope, écœuré par la fausseté des personnages du temps, animerait un forum pour commenter avec acidité l’actualité. Tartuffe minauderait sa bien-pensance dans les médias et parmi les politiques ; Ariste, des Femmes Savantes, assènerait son savoir scientifique indiscutable sur les plateaux de télévision tandis que Philaminte, spectatrice assidue, s’émerveillerait sans cesse de ces grands savoirs et de l’obscurité intellectuelle dans laquelle rampe le reste de l’humanité. Cathos et Magdelon enfin, des Précieuses Ridicules seraient devenues des chantres du wokisme et manifesteraient pour la « déconstruction ».

On trouve presque partout dans Molière la description de cette entêtée persistance dans l’erreur, de cette fixité de l’idée fausse qui, quatre cent ans après la naissance du comédien, inonde encore toute notre société. L’humanité, au 21e siècle, souffre des mêmes stupidités, des mêmes arrogances que celles du 17e. Les nôtres sont peut-être mêmes plus fortes, soutenues par un développement matériel et technologique qui entretient plus durablement encore l’illusion du pouvoir et du savoir, et qui fait oublier les leçons du passé.

Molière mériterait-il le Panthéon ? Si on voulait tenter de sortir du prisme laïque et républicain du temple actuel, peut-être, après bien sûr Fénélon, Montaigne, le Duc de Condé, Turenne et tant d’autres. Après Corneille aussi, dont les pièces savent exalter ce qu’il y a de grand dans l’humain. La controverse historique et scientifique est encore vive, d’ailleurs, sur le lien entre les deux hommes : un large faisceau d’évidence rend probable le fait que le dramaturge d’Horace ait lui-même écrit les plus grandes pièces du comédien Jean-Baptiste Poquelin. Le grand Corneille aurait ainsi, trois siècles avant Balzac, composé en vers la totalité d’une Comédie Humaine peignant aussi bien la possible grandeur de l’âme humaine que les multiples endroits par lesquels, pour chacun de nous, il lui arrive de traîner dans la boue. Le mythe de Molière garde encore quelques heureuses parts de mystère.

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