Alimenter notre courage au moment des choix difficiles: «Le chevalier à la croisée des chemins»

Atteindre l'intérieur: ce que l'art traditionnel offre comme réflexion sur nous-mêmes
5 juin 2022 Mis à jour: 13 juin 2022
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Il arrive parfois d’être appelé pour accomplir une mission insurmontable. Ce type de situation entraîne des sueurs froides, des tremblements, une certaine nervosité et tout l’art consiste à dissimuler cet état déplorable et à accomplir son devoir malgré la peur.

Que révèlent nos peurs sur nous ? Comment garder son courage lorsqu’on est entraîné dans une aventure qui nous dépasse ? La légende d’Ilya Mouromets répond opportunément à ces questions.

Ilya Mouromets

Ilya Mouromets est un grand héros slave des contes populaires de la Russie kiévienne. C’est un bogatyr, un chevalier nomade russe. Sa légende foisonne d’aventures dans lesquelles il se dévoue totalement aux autres et s’illustre par son courage.

Le mythe raconte qu’initialement Ilya est né infirme. Jusqu’à l’âge de 33 ans, il ne peut pas même marcher. C’est alors que deux pèlerins s’invitent dans sa maison, lui annoncent qu’il deviendra bogatyr et lui font boire un élixir à base de miel. La potion lui permet de marcher, et il commence son voyage en tant que chevalier œuvrant pour la Russie.

Vers la fin de sa vie, après de nombreuses tribulations, il décide de traverser le pays qu’il aime tant à cheval. Au cours de son voyage, il arrive à un carrefour à trois voies. Le premier chemin mène à la mort, le second au mariage et le troisième à la richesse.

Sans peur, Ilya emprunte le premier chemin. Il arrive dans un palais occupé par des brigands, les combat et parvient à tous les soumettre. Il retourne ensuite sur ses pas jusqu’au carrefour où il change l’avertissement afin que les autres voyageurs sachent que le premier chemin est désormais sûr.

Ilya fait ensuite bâtir une cathédrale et passe le reste de sa vie comme moine. Il meurt en faisant le signe de la croix de la main droite.

Le Chevalier à la croisée des chemins de Viktor Vasnetsov

Viktor Vasnetsov (1848‑1926) est un peintre et architecte russe. Bon nombre de ses peintures sont axées sur le folklore et la mythologie russe. Il s’efforce soigneusement de donner vie à des récits apocryphes comme s’il s’agissait d’événements réels, et ses peintures connaissent une grande popularité.

Bien que sa vie soit entourée de mystère, dans Le Chevalier à la croisée des chemins, Vasnetsov représente l’histoire d’Ilya, alors moine. La composition du tableau invite nos yeux à se promener sur la toile. Nous commençons par Ilya, point focal principal, en armure complète, assis sur son cheval. Il possède un bouclier, un carquois rempli de flèches et une longue lance. La lance est dirigée vers un crâne au sol.

Au‑dessus des ossements, le point focal secondaire, un rocher gravé sur lequel est écrit : « Si tu vas tout droit, il n’y aura nulle vie. Nul chemin ne va de l’avant pour celui qui cavale au‑delà, marche au‑delà, ou vole au‑delà. »

La terre qui entoure Ilya est effectivement stérile, et le soleil semble se coucher sur notre héros. La seule vie qui s’y trouve – à part Ilya et son cheval – ce sont les corbeaux. Un corbeau en vol se dirige vers Ilya, et nous pouvons à nouveau nous déplacer dans la composition.

Prendre le chemin le moins fréquenté

Vasnetsov dépeint le moment où Ilya prend la décision d’emprunter le chemin le moins fréquenté. Ilya prend volontairement le chemin difficile. L’avertissement au début de son voyage lui assure qu’il ne reviendra pas vivant et que la mort l’entoure, mais Ilya reste imperturbable.

Qu’est‑ce qui alimente ce type de courage ? Afin d’éclaircir cette question, il est nécessaire d’en poser une autre. Pourquoi Ilya prend‑il volontairement un chemin qui garantit la mort ?

Peut‑être est‑il en quête de sensations fortes, est‑il curieux ou sceptique, car ces types de personnalités pourraient aussi, en théorie, emprunter ce chemin funeste, pour autant de raison différentes.

C’est finalement ce qu’Ilya fait après avoir emprunté le chemin de la mort et vaincu les brigands qui nous informe sur les raisons profondes qui ont animé son choix : il retourne à l’avertissement du carrefour et le modifie pour faire savoir aux autres voyageurs que le chemin autrefois condamné est désormais sûr. Ilya est motivé par la sécurité des habitants de son pays.

Peut‑être que le soleil dans le tableau ne se couche pas sur Ilya, mais sur les brigands. Ilya ne tente pas cette dangereuse quête pour l’honneur, mais pour les autres.

En se sacrifiant pour le bien des autres, Ilya incarne la moralité. À ce titre, on note que la composition prend soin de positionner sa tête au‑dessus de tous les éléments, les crânes, les os, le paysage maudit.

La lance d’Ilya pointe vers le bas, vers ces crânes et ces os, non pas comme si c’était son destin, mais comme si c’était la conséquence des êtres mauvais et égoïstes. En définitive, celui qui est animé par la moralité s’élève toujours au‑dessus de ce qui est nuisible par égoïsme et en triomphe sans difficulté.

Si on se demande comment garder courage en cas de choix difficile, la toile nous indique que c’est l’altruisme. En choisissant la voie de la mort Ilya espère rendre sûres toutes les régions de son pays, c’est donc l’altruisme qui alimente son courage.

La capacité à être altruiste semble coïncider avec une profonde spiritualité. Le tableau nous invite donc à cultiver l’altruisme et à alimenter un courage qui apporte la sécurité et la paix aux autres.

L’art a la capacité incroyable de montrer ce qui ne peut être vu, afin que nous puissions nous interroger : « Qu’est-ce que cela signifie pour moi, pour les autres ? » « Comment cette œuvre a-t-elle influencé le passé et comment pourrait-elle influencer l’avenir ? » « Qu’est-ce que cela suggère à propos de l’expérience humaine ? » Voilà quelques-unes des questions explorées dans la série « Atteindre l’intérieur : ce que l’art traditionnel offre comme réflexion sur nous-mêmes ».

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