Tintoret Naissance d’un génie au musée du Luxembourg

Jusqu’au premier juillet 2018 le musée du Luxembourg célèbre le 500e anniversaire de l’un des peintres les plus fascinants de la Renaissance vénitienne -le Tintoret ( 1518 – 1594 ). L’exposition relate les années formatrices de la carrière de l’artiste de 1537 à 1555.

Réunissant une cinquantaine d’œuvres dont L’Adoration des mages, la plus ancienne peinture de Tintoret conservée, est organisée par la Réunion des musées nationaux – Grand Palais, Paris et Wallraf-Richartz-Museum & Fondation Corboud, Cologne.

L’Adoration des mages vers 1537-1538 Madrid, Museo Nacional del Prado © Museo Nacional del Prado, dist. Rmn-GP / image du Prado

Sortir de l’anonymat

L’exposition propose d’examiner les stratégies qu’emploie ce peintre extraordinaire afin de se faire une place parmi les plus grands peintres de son époque, des moyens qu’il a utilisés dès le tout début de sa carrière.

Ambitieux et déterminé à se mettre sur le devant de la scène artistique, le génie vénitien reste ouvert au souffle nouveau portant des influences artistiques venues du reste de l’Italie.

Au XVIe siècle, Venise est une ville cosmopolite et puissante qui cherche à donner au monde une image emblématique d’elle-même. Jacopo Robusti, dit le Tintoret relève le défi. C’est un peintre extravagant qui cherche à sortir de l’anonymat et briser la ségrégation sociale qui caractérise son rang à Venise.

Tintoret, né en 1518 ou 1519, issu du petit peuple est fils de teinturier d’où son nom El Tintoretto « le petit teinturier ». Dans une Venise où le popolani est exclu de la vie politique, l’ascension de Tintoret paraît presque impossible.

Mais grâce à son talent, son intelligence et son énergie il réussit à frayer un chemin et à s’imposer à la cime de l’art vénitien.

Esther devant d’Assuérus vers [email protected] Nacional del Prado, dist. Rmn-GP / image du Prado

Briser les prix du marché

Probablement autodidacte, ou formé brièvement chez Bonifacio de’ Pitati, l’autoportrait présumé du tout jeune peintre dissimulé dans le personnage de l’apôtre Jacques dans le Lavement des pieds, renforce cet image que Tintoret veut donner de lui-même : c’est « pìe nui », – pieds nus et sans formation que Jacopo entre en scène, doté de son seul génie naturel.

Dans une ville sans grandes familles régnantes et mécénats princiers ou sans Pape contrairement à Florence ou à Rome, le Tintoret n’a que lui pour faire face à la concurrence d’autres illustres tel que Véronèse et Titien. Mais cet inconvénient contient un grand avantage. Il crée un marché de l’art indépendant et laisse aux peintres une liberté qui leur permet de peindre à leur guise et ainsi de gagner leur vie. Il brisera les prix du marché pour s’assurer une bonne place aux murs et aux plafonds des églises, des monastères et des riches demeures et des palais des Doges. En effet c’est grâce à ses grands décors qu’il va se faire connaître. Mais les décors ne représentent qu’un seul aspect parmi les différentes stratégies commerciales et relationnelles et esthétiques mises en place par Tinoret. Ainsi il se fait connaître et s’attire une clientèle cultivée et influente.

 

Tintoret, Jupiter et Sémélé 1541-1542 © Su concessione del Ministero dei beni e delle Attivita Culturali e del Turismo – Archivio fotografico delle Gallerie Estensi – photo Paolo Terzi

En janvier 1538, avant même d’avoir vingt ans, il est déjà un maître indépendant disposant de son propre atelier.

Le Péché originel vers 1551-1552© Archivio fotografico Gallerie dell’Accademia, su concessione del Ministero dei beni e delle attivita culturali e del turismo – Museo Nazionale Gallerie dell’Accademia di Venezia, Venise. Le Péché originel compte au nombre des plus beaux nus de la peinture vénitienne tout entière. Le tableau est inspiré d’une gravure du peintre Parmigianino.

Peindre est pour Tintoret le moyen de sortir de l’anonymat et d’exprimer une imagination débordante. Certes, l’exposition présente les stratégies que le jeune peintre utilise pour réussir, mais elle met aussi en lumière les recherches de son identité artistique.

Portrait de Nicolò Doria 1545© collection particulière: Si les décors de Tintoret sont somptueux, ses portraits son remarquables par leur austérité, par l’expression donnée au visage et l’expressivité du regard. Ce sont souvent les portraits des inconnus, probablement ses amis peintres écrivains et mécènes.

 

Sources d’inspiration

Tintoret s’affirme en tant qu’autodidacte, néanmoins, ce fait ne l’empêche pas de citer dans ses propres tableaux Michel-Ange, Titien, Raphaël ou Julio Romano. Non seulement Tintoret ne cache pas ses sources d’inspiration mais souvent il les met tous sur la même toile, que ce soit un personnage, une scène, un décor, une couleur ou une pose. Mais chez Tintoret tout est toujours plus spectaculaire, plus amplifié.

Tintoret ne fait pas qu’imiter, il mène un dialogue avec ces grands maîtres sur l’art : l’art des trois dimensions, l’art de l’illusion, la couleur, le mouvement.

Tintoret introduit le mouvement et le tourbillon dans la peinture vénitienne caractérisée par la sérénité et l’équilibre. Mais avant tout c’est un génie de la mise en scène, lorsqu’ il réunit plusieurs plans et plusieurs scènes dans un seul tableau.

Un tourbillonnement sonore

C’est le cas de La conversion de St Paul. Des espaces tumultueux dans une explosion de couleurs et un mouvement vibrant. On peut entendre la voix divine rugissant dans tout le tableau : « Pourquoi me persécutes-tu ». Au tonnerre divin s’ajoute le martellement des sabots, le cliquetis des armes, le chuintement des drapeaux. Au centre, St Paul est étalé par terre comme sur un autel, le mouvement de sa chute est palpable grâce au cavalier à ses côtés qui est en déséquilibre et entrain de tomber lui aussi. Peu sont les peintres qui ont su donner cet aspect sonore du miracle, où l’on croit entendre la voix de Jésus lui-même. Le tambour est rompu par la force de la voix de Dieu.

Jacopo Tintoretto, La Conversion de Saint Paul, 1545 @ Samuel H. Kress Collection

Dans ce tableau Tintoret essaye de dépasser le modèle – La bataille de Spolète de Titien. Ses tableaux monumentaux reprennent les grands maîtres de la Renaissance mais aussi les flamands.

Nouvelles techniques

L’art de Tintoret se trouve à la jonction entre l’art de la Renaissance du XVIe siècle et le baroque du XVIIe, annonçant déjà ce dernier.

Sa peinture est rapide et libre, caractérisée par de petites touches de pinceaux juxtaposées. On retrouve cette nouvelle technique dès sa première œuvre qui a pu être conservée L’Adoration des mages.

Les coups de pinceau reflètent un goût pour le travail de la peinture, certainement lié à la tradition vénitienne qui avec Titien exalte le coup de pinceau et la visibilité du pigment.

Cette technique qui permet également à Tintoret une production foisonnante est à son sommet dans son autoportrait. Il s’agit de touches de pinceau rapides et visibles.

Autoportrait vers 1547 © Philadelphia Museum of Art

L’autoportrait est saisissant dans l’usage des clair-obscur qui met en relief la condition de l’artiste entre l’ombre et la gloire, la joie et la mélancolie. Son front éclairé par l’impact latéral de la lumière et les yeux brillant d’un éclat intérieur, soulignent l’inspiration, la conscience d’une mission artistique.

Ce portrait exprime parfaitement la personnalité hors norme de Tintoret qui s’exprime à la fois dans l’excellence de son art et l’ascension de sa carrière et de sa peinture.

 

 

 

Michal Bleibtreu Neeman

 

 

 
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